mardi, 21 septembre 2010

"Ce n'est pas une affaire Tapie, c'est une affaire d'Etat", par François Bayrou

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François Bayrou a répondu aux questions de l'hebdomadaire "Marianne" qui consacrait son dossier à l'argent de l'Etat reversé à l'homme d'affaires Bernard Tapie.

Marianne : La somme que touchera Bernard Tapie de l'Etat dans l'affaire du Crédit lyonnais est désormais connue, 220 millions d'euros. Vous avez été un des premiers responsables politiques à vous insurger contre le tribunal arbitral qui a fixé ce montent : que cela vous inspire-t-il ?

François Bayrou :
La première des choses est à comprendre, c'est qu'il ne s'agit pas d'une affaire Tapie. Il s'agit d'une affaire d'Etat. Des Tapie, il y en a toujours eu, il y en aura toujours, des gens qui ont décidé de faire fortune par tous les moyens possibles, acheter et vendre des entreprises, les vendre en pièces détachées quand il faut, faire de l'esbroufe, parler haut et profiter de la crédulité des gens, aussi bien que des imperfections de la loi. Celui-là va plus loin que d'autres et avec plus de résultats. Mais la question n'est pas Tapie. La question est que l'Etat, pour la première fois dans notre pays, s'est placé volontairement, ouvertement, par une décision politique au plus haut niveau, en connivence avec lui ! Et on est arrivé à cette incroyable spoliation de l'argent public, de l'argent du contribuable. Deux cent vingt millions ! Aucun citoyen n'arrive à se représenter concrètement le montant d'une telle fortune. C'est d'ailleurs sur cette impossibilité à se représenter un tel pactole que tout se joue. Alors il faut rappeler que cette somme représente l'équivalent de l'impôt sur le revenu de plus de 200 000 salaires moyens en France, ou encore la totalité des salaires sur douze mois des 15 000 professeurs dont le poste a été supprimé l'année dernière ! C'est dire si une telle somme défie l'imagination, sans que personne ait de recours ! Circonstance aggravante : à cette décision d'Etat s'ajoute un mensonge d'Etat puisque la ministre de l'Economie a soutenu devant les Français et notamment devant les parlementaires, que tout cela ne dépasserait pas quelque 30 millions d'euros...


Comment en est-on arrivé là ?

C'est une affaire à pleurer. Bernard Tapie était ministre sous François Mitterrand. Il avait réussi quelques années auparavant un coup d'éclat en reprenant Adidas. Mais l'entreprise était tombée en graves difficultés, s'enfonçant dans un océan de pertes. Il fallait sauver le soldat Tapie, économiquement et politiquement. Le sauveteur, ce devait être le Crédit lyonnais. Mais une banque nationalisée ne peut pas sauver l'entreprise d'un ministre en exercice sans que cela fasse des vagues, et même un énorme scandale. Il fallait donc trouver des intermédiaires compréhensifs pour faire l'opération, en entente avec la banque, garantis par elle, mais sans liens apparents ! Et l'opération s'est effectivement faite comme cela, avec déclaration publique de satisfaction de Bernard Tapie... Plusieurs années après, le redressement de l'entreprise ayant été mené à bien par Robert Louis-Dreyfus, l'opération de sauvetage s'est révélée, contre toute attente, une bonne affaire. À ce moment-là Tapie a affirmé que le Crédit lyonnais l'avait spolié, comme si le sauvetage entretemps n'avait pas eu lieu. C'est comme si un entrepreneur, qui rachète une entreprise en faillite, la redresse et la revend en bonne santé, se voyait assigné en justice pour rendre son gain au propriétaire antérieur qui l'avait laissée couler ! Sauf que là, c'est la banque qui a garanti l'opération qui a été attaquée.

Mais le Premier ministre, François Fillon, a dit que c'était une décision de justice...

C'est une déclaration invraisemblable ! Tout le monde sait, tous vos lecteurs savent, qu'il ne s'agit pas d'une décision de justice, mais pour la première fois dans l'histoire, du recours, contre la loi et les principes, à un arbitrage privé ! Tout le monde comprend pourquoi l'Etat, qui doit protéger l'argent du contribuable, ne peut pas accepter l'arbitrage privé, comme le fait le monde des affaires : depuis la Déclaration des droits de l'homme de 1789, on sait que tout citoyen a droit à la transparence absolue dans l'usage des fonds publics ; or l'arbitrage est secret, il n'a pas à motiver ses raisons, et ses raisons ne peuvent pas être discutées, ni contestées. La deuxième chose insupportable, c'est le "préjudice moral" qui a été attribué à Tapie, de 45 millions d'euros. Aussi horrible que ce soit à évoquer, pour avoir un ordre de comparaison, la mort d'un enfant dans un accident a donné lieu dans plusieurs jugements à un préjudice moral; et je n'en connais pas de pire, de l'ordre de 30 000 euros. Tapie, pour ses démêlés avec la banque, c'est 1 500 fois plus ! À la charge du contribuable. Enfin, toujours aussi choquant, les conditions fiscales qui ont été faites : l'Etat a payé à Tapie des intérêts de plusieurs dizaines de millions sur les sommes arrêtées ; et on a appris que Tapie n'avait payé aucun intérêt sur les sommes qu'il devait à l'Etat. Et selon toute hypothèse, il apparaît aujourd'hui que Tapie aurait bénéficié du bouclier fiscal pour des sommes énormes. Tant de gens, sans relations, misérables, sont poursuivis par l'administration, par le fisc, et les puissants sont protégés et gavés. Et personne ne dit rien...

Pour quelle raison, selon vous, Bernard Tapie, aurait-il bénéficié de telles faveurs ?

C'est là qu'est la vraie question. Bien sûr, on sait que Tapie est prêt à rendre service dans le cadre de la présidentielle, prêt à dire des horreurs sur ceux qui combattent ce régime, j'en sais quelque chose. Mais je n'arrive pas à penser que cela vaille ces sommes astronomiques. Il y a autre chose que la pure complaisance. Qui ? Qui ? Cela fait partie des mystères de cet abus de pouvoir. Quand on aura la réponse à cette question, si on l'a un jour, alors on comprendra beaucoup de choses de cette République.

Cette affaire Tapie n'est-elle pas symptomatique de la façon dont le gouvernement choie les plus fortunés ?

Ce sont les mêmes privilèges, notamment fiscaux, qui s'appliquent à Bernard Tapie et à la famille Bettencourt. Les classes moyennes sont ciblées, et les plus privilégiés sont mis à l'abri de la contribution fiscale. C'est contraire à tous les principes, à toutes les décences. Mais les solidarités de milieux sociaux, de réseaux, d'ententes, jouent à plein, sans que les citoyens en sachent rien. Jamais en France, en République, la triste réalité du "selon que vous serez puissants ou misérables" n'a eu autant de place !

Comme dans l'affaire Woerth-Bettencourt ?

Cette affaire est au minimum celle de relations dangereuses entre le monde de l'argent et le pouvoir politique. Comment ne s'en rendent-ils pas compte ? Comment ne voient-ils pas le caractère explosif de ces connivences ? Plus profondément, on y découvre la réalité de la protection accordée aux plus privilégiés. La contribuable la plus riche du pays paie, en proportion de ses revenus déclarés, officiels, moins d'impôts, proportionnellement, que quiconque d'autre dans le pays. Ce n'est plus l'impôt progressif, c'est l'impôt dégressif !

Le pouvoir politique semble prendre des libertés avec la justice, comme le montrent les enquêtes diligentées par le gouvernement sur des sources journalistiques ou le tribunal d'exception promis à Dominique de Villepin. Qu'en pensez-vous ?

Les principes républicains élémentaires sont chaque jour mis en cause. Lorsqu'un pays ne respecte plus ses principes, on est en grave déstabilisation. Un tel pays ne peut pas être en bonne santé, ni économique, ni sociale, ni culturelle.

Pensez-vous que les Français sont conscients de cet état de déstabilisation que vous décrivez ?

Quand le vase est sous la gouttière, on ne peut pas savoir quand l'ultime goutte d'eau le fera déborder. Mais, un jour, elle arrive.

 

05:08 Écrit par MoDem Dugny | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

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